Tribune de François Delapierre dans Politis sur les élections partielles

Posté par Pascale le 24 décembre 2010

Le journal Politis paru hier (un numéro double spécial fin d’année!) accueille une tribune que François Delapierre a rédigée sur le sens de l’élection partielle de Corbeil-Essonnes et sur les leçons que nous devons à son avis en tirer si nous ne voulons pas connaître les mêmes déboires aux élections gouvernementales de 2012. Vouq pouvez ci-dessous lire cette analyse.

ÉLECTION PARTIELLE, LEÇON GÉNÉRALE

La lourde défaite de la gauche à Corbeil-Essonnes, dimanche 12 décembre, rappelle la fin d’un monde politique qui, tel un reflet qui ne veut pas s’effacer, sert pourtant d’arrière-plan à bien des « grands stratèges » de gauche.

Un an seulement sépare cette partielle de la municipale invalidée de 2009. Au cours de cette année, la droite a vu un immense mouvement social contester sa réforme des retraites. Or, si elle ne l’avait emporté que de 27 voix au second tour de 2009, elle a cette fois plus de 700 voix d’avance. En un an, la gauche a perdu 625 voix, 15% de ses électeurs. Quelle claque !
Beaucoup pensaient la victoire garantie par le rassemblement de la gauche sur une même liste dès le premier tour après 15 années de division. Mais ce large rassemblement « de la gauche et des démocrates », élargi au second tour à une ancienne adjointe Modem, a accouché d’un discours rétréci et d’une campagne très modérée avec Huchon et Valls en têtes de gondole. Le besoin criant d’une alternative profonde dans cette ville ravagée par le chômage et la ségrégation urbaine a été réduit à l’éviction de Dassault, pour que « Corbeil redevienne une ville normale ».

Cette stratégie désastreuse est justement celle de la « gauche solidaire » promue par le PS pour 2012. Fondée sur l’idée que l’on forme une majorité en additionnant des cheptels électoraux, elle vise à juxtaposer des soutiens toujours plus disparates autour d’un contenu politique toujours plus mince. Le rejet de Sarkozy serait son seul ciment. C’est méconnaître un fait décisif. Le peuple de gauche ne se présente plus en tribus sociologiquement distinctes et politiquement constituées prêtes à se rassembler à l’appel de leurs chefs. Finie l’époque où l’on pouvait prétendre construire le « front de classe » en regroupant le PCF ouvrier, le PS des professeurs, techniciens et cadres et le PRG expression des petits commerçants ou la gauche plurielle en y ajoutant les Verts porte-parole des « bobos ». Les partis de gauche ont vécu sur l’acquis de leurs ainés, laissant dépérir leur lien aux profondeurs sociales du pays. Un gouffre sépare maintenant l’archipel des exploités de la représentation politique. Une majorité du peuple ne se sent plus représentée, l’abstention se diffuse et s’enracine. Déjà la signification des spécificités partisanes est devenue indiscernable. Même le vieux rocher gauche a commencé d’être englouti. Nous sommes sur la pente de nos camarades d’Amérique du Sud qui disent : nous sommes de gauche, nous le savons bien, mais nous ne pouvons plus utiliser ce mot car ici la gauche a été aussi cruelle que la droite avec le peuple.

Le Front national est le grand bénéficiaire de ce brouillage. Lui-même conteste le clivage gauche-droite. Hélas ses adversaires l’y ont souvent aidé. La liste de leurs coups de main est longue : Front Républicain, absence de toute critique sociale du programme du FN par la gauche démocrate (qui met justement la question sociale au second plan), dénonciation du fascisme du FN remplacée par celle de son « populisme », réalisant le double exploit d’en faire le parti du peuple et de proclamer l’indignité politique de ce dernier. Une fois miné le lien entre la gauche politique et les travailleurs, le FN peut, comme tous les fascismes avant lui, supplanter le lien de classe par le lien du sang. « Peuple national » contre « peuple populaire ». On ne fera donc pas reculer le FN en rassemblant la gauche autour d’un filet d’eau tiède mais en reconstruisant politiquement le peuple par la conscience renouvelée des intérêts de classe qui le rassemblent. Il faut donc parler de et pour ce peuple moqué et réprouvé, celui des citoyens dont la souveraineté est niée par le capitalisme financier mondialisé, celui des travailleurs promis à une même précarité par-delà la diversité organisée de leurs statuts. Et il faut l’appeler au combat contre les puissants de ce monde plutôt que contre l’arabe du coin. Voilà le vrai sens du prétendu « populisme » reproché au Parti de Gauche.

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Sylvie Trautmann |
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